ELECTIONS COMMUNALES : le bilan avec Kabinet Fofana

Dans le cadre du premier anniversaire des élections communales du 4 février 2018, notre rédaction-vous l’avez constaté- fait le choix de revenir sur certains aspects de ce scrutin, quelque peu particulier. Eh bien, nous fermons la série avec cette interview-analyse du politologue Kabinet Fofana. De son œil d’observateur au quotidien de l’espace politique du pays, il nous livre ici son interprétation de certains points saillants que nous avions sélectionnés et soumis à son appréciation. Et vous le verrez, le résultat est fort instructif.

Comment peut-on expliquer que les habitants de cette commune aient consenti à choisir une liste conduite par une femme, dans un contexte social où les femmes occupent très rarement ce niveau de responsabilité?

C’est plus la fille de Sékou Touré, femme d’affaires qui a été élue qu’une femme ordinaire. En dépit d’un contexte politique général qui ne se prête pas tout à fait en faveur du parti au pouvoir, il y’a aussi que l’UFR qui reste quand même assez prisée à Kaloum pour avoir pu battre le parti au pouvoir en 2013, était quasiment perçue comme de la mouvance présidentielle. Ou tout au moins, sa position ambigüe au sortir de la présidentielle, a sans doute prévalu aux intentions de vote en faveur de la dame Aminata TOURE. Elle n’est donc pas de l’establishment politique traditionnel de plus en plus décrié.  Sinon il n’y avait pas de raison que le candidat de l’UFDG ne passe pas. Encore que Kaloum n’est pas un fief du parti de Cellou Dalein DIALLO.

Par delà tout cela, il y a quand même que l’élection de dame Aminata a permis de se rendre compte à quel degré l’image de Sékou Touré reste encore vivante, en dépit de la fracture mémorielle qu’il révèle chaque fois qu’il est évoqué, au point d’en constituer même une motivation de vote.  Ce qui amène à s’interroger quant à  l’incapacité du PDG de capitaliser cette motivation et s’en servir. La réponse serait surement en lien avec la difficulté pour les cadres de ce parti de concilier ses passifs et ses actifs en sachant tout de même mettre en avant autant les actifs. Sachant bien évidemment que des nostalgiques du leader Sékou, il y en a par plusieurs. Une évidence qui a été vérifiée par le tôlé suscité  de la part des militants aussi bien du RPG que d’autres inconditionnels du personnage par la sortie de la militante M’Ballia BANGOURA qui s’était attaquée à Aminata en évoquant le bourreau que fut son père.

Par ailleurs, lors de l’installation de l’exécutif communal, Aminata Touré avait également raflé l’unanimité des voix des autres conseillers, notamment ceux de l’UFDG et du RPG. Comment peut-on expliquer un tel consensus autour d’elle?

Relativement à l’UFDG, le parti a surement été inspiré dans sa décision par une volonté d’opposer un démenti  à ses détracteurs qui le présentent comme un parti hostile à Sékou TOURE. Je précise par ailleurs que cette perception est moins une figure officielle du parti. C’est plutôt par assimilation en effet de la position personnelle assez tranchée de certains présentés à tort ou à raison comme des militants du parti de Dalein. Aussi, l’UFDG avait plus à assumer sa posture d’opposant en votant Aminata qu’un autre candidat. Tout comme le RPG n’avait pas non plus un recours outre que d’aller avec la dame. Ce qui lui évitait une défiance et permettait ainsi de sauver les meubles. Après il y a un semblant de promotion de la femme en politique que les deux grands partis ont voulu simuler. Il y a sans doute que la dame s’était en amont offerte le maximum de sièges qui lui ont conféré une position de favorite.

De votre point de vue, que s’est-il passé à la mairie de Matoto le jour de l’installation de l’exécutif communal? Selon de nombreuses sources, le candidat du RPG-arc-en-ciel avait bel et bien perdu le scrutin face à celui de l’UFDG. Qu’est-ce qui pourrait expliquer un tel résultat?

D’une manière générale, ces locales ont mis à nu la désarticulation qui caractérise le parti au pouvoir. Ce qui explique en partie la défiance dont il a été objet dans bien de localités. Ce qui  nous laisse comprendre comme quoi c’est en réalité « Alpha Condé » qui constitue depuis toujours la réelle motivation de vote. Son ascension est essentiellement liée à son charisme individuel et à l’image de sauveur qu’il a toujours trainée. Un dividende qu’on ne mettrait donc à l’actif de la racaille qui a depuis 2010 rallié ce parti. J’insiste sur le terme ‘racaille’, dans la mesure qu’à mon avis, il s’agit davantage d’une meute composée d’individus ayant chacun un calendrier caché, caractérisée par l’inexistence d’aucune dynamique de groupe. La défaite du RPG à Matoto, si elle s’avère, serait alors l’illustration de cette désorganisation du parti. L’asymétrie entre les candidats souvent coptés par ci par là et la capacité pour ces derniers de formuler un programme de société qui soit en adéquation avec les besoins majeurs des populations et la légèreté par laquelle les candidats appréhendent ses problèmes. C’est un constat d’ailleurs valable pour tous les candidats de partis traditionnels. Ce qui se traduit par la déculottée que leur ont fait subir les candidats indépendants.

Faut aussi situer cette éventuelle défaite au fait que certains conseillers communaux issus de petits partis n’aient pas voulu associer leur image au bilan du parti au pouvoir, avec en arrière-plan la crainte qu’une telle association soit perçue par leurs électeurs comme une trahison. Je veux parler de l’élu Ansoumane FOFANA du RPR. Il y a aussi que rien ne prouve que les conseillers communaux de l’UFR aient valablement voté pour Monsieur Mamadouba Toss CAMARA. Puisque entre temps, le leader de l’UFR démissionnait de son poste alors qu’il pouvait bien attendre que l’élection ait lieu.

A l’issue de la controverse qui a suivi, le ministère de l’Administration du territoire avait annulé le vote et annoncé sa reprise. Comment avez-vous trouvé cette décision?

Au-delà des interprétations juridiques formulées ça et là pour juger de normale ou pas la démarche du ministère, il y a que naturellement qu’on pourrait se dire que jamais si c’était l’UFDG qui avait été donnée défaitiste, le ministre n’aurait pas invalidé le scrutin. En raison justement du manque de confiance en nos institutions. Par ailleurs, la contestation électorale suscitée à Matoto est prémonitoire de vives contestations à la suite des grandes élections notamment les prochaines législatives et la présidentielle de 2020.

Dans la commune urbaine de Kindia, en vertu des accords du 8 août, la tête de la mairie revenait à l’opposition. Mais à l’arrivée, ce n’est pas Abdoulaye Bah de l’UFDG qui passait pour l’archi-favori qui est maire. Que s’est-il passé à votre avis?

Il n’y a pas d’explication valable à cela que l‘inapplication de l’accord politique du mois août 2011 qui avait en réalité sacrifié l’expression des populations  et la conséquence directe de l’aliénation du principe citoyen des élections locales. C’est aussi dire que les dissensions à Kindia ont éveillé le démon communautariste dans une localité pourtant restée en marge des folies divisionnistes. Le RPG et l’UFDG ont voulu s’accommoder d’un accord politique qui n’avait pas pris en compte les réalités sociales. Possiblement que le parti au pouvoir ait influencé les votes des conseillers communaux issus de l’opposition.

Au-delà des divergences politiques, l’élection du maire de Kindia a mis en compétition des communautés entières. Comment en est-on venu à cette glissade?

Comme je l’ai plus haut souligné, cette glissade est la résultante d’une hyper politisation des élections communales, mettant ainsi l’honneur des communautés au centre de la compétition électorale. Tout cela rendu possible par la montée de discours ethniques, également du fait de la banalisation de la contestation et de la justice privée.

Que faut-il faire aujourd’hui pour transcender ce conflit latent?

Naturellement, il faut que les partis politiques se retirent des élections de proximité et laissent les citoyens élire naturellement les leurs capables d’apporter des solutions aux problèmes des localités. Parce que bien souvent les candidats des partis en plus du fait qu’ils viennent ressasser les contradictions des communautés, ils ne sont en rien rompus à la tache du maire et ne savent en rien des préoccupations des populations.

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