Il y a un an, Alpha Condé revenait d’entre les morts (par Mamadou Pathé Barry)

Lundi 30 octobre 2017 : ce matin, les Guinéens sont réveillés par une tragique nouvelle. Une rumeur donnant pour mort le président Alpha Condé circule dans la capitale Conakry depuis quelques heures. Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand dans presque tout le pays avant que l’intéressé lui-même ne soit réveillé par des coups de fil venant de ses proches et amis.

« Sékou Touré était notre président, où-est-il aujourd’hui ?

– Il est parti (décédé).

– Qu’en est-il de Lansana Conté (successeur de Sékou Touré) ?

– Il est aussi parti.

– Même Alpha Condé qui nous gouverne aujourd’hui finira aussi par s’en aller un jour ou l’autre. C’est dire que nul chef n’est éternel. »

Ce dialogue, extrait d’une émission interactive rediffusée sur les antennes de Radio Gangan Fm, est considéré comme étant le point de départ d’une rumeur qui a réveillé les habitants de Conakry, le lundi 30 septembre. Elle annonce la mort du président. Il faut rappeler que cette émission est alors rediffusée dans l’unique but de rendre hommage à son animateur, décédé la veille.

Quelques heures plus tôt, à plus d’une vingtaine de kilomètres de la station radio, le locataire du palais Sékoutouréyah avait fait un malaise. De toute urgence, son médecin personnel est appelé pour venir examiner le patient inconscient. Presque tous les cadres et dignitaires du régime accourent. Pris de panique, certains éléments du Bataillon de la Sécurité Présidentielle présents sur les lieux alertent leurs proches sur l’état de santé du chef de l’Etat septuagénaire.

On comprend mieux pourquoi cette tragique et surprenante nouvelle a réveillé en fanfare les Conakrykas ce lundi matin. En quelques heures, la nouvelle se répand dans tout le pays, puis dans le reste du monde. Le chef de l’Etat lui-même –qui, en fait, est revenu à lui- est finalement réveillé par les appels incessants de ses proches qui viennent d’apprendre sa mort et son estomaqués de tomber sur lui. Aussitôt, Alpha Condé décroche son téléphone, calme son monde, et s’invite dans l’une de ces nombreuses matinales diffusées par les radios commerciales émettant dans la capitale guinéenne. Une première depuis sept ans de gouvernance. Car, entre Alpha Condé et les journalistes guinéens, ce n’est pas vraiment le grand amour. L’opposant historique des rivières du sud ne porte pas ces « plumitifs » dans son cœur. Attaques verbales, moqueries, le chef de l’Etat ne manque aucune occasion pour se livrer à cet exercice auquel il prend de plus en plus goût. Mais en cette folle matinée, le Faama ne peut compter que sur ces médias honnis, étant donné que la radio nationale n’a pas encore commencé à émettre.

A l’antenne, le chef de l’Etat s’efforce de démentir l’information le donnant pour mort pendant une dizaine de minutes. Pendant ce temps, la rumeur continue à enfler dans le pays, grâce au « téléphone arabe » et aux réseaux sociaux comme Facebook, très prisés par les Guinéens. Les heures passent, Conakry s’anime peu à peu ; le centre administratif, Kaloum, est pris d’assaut par les milliers de fonctionnaires et cadres du secteur privé, comme à l’accoutumée. Alpha Condé, insatisfait de son démenti radiophonique, décide de prendre les choses en main. Le patron de Sékoutouréyah est déterminé à faire savoir qu’il est bel bien vivant.

Le marathon de Kaloum

Vêtu d’un costume blanc comme un linceul, Condé décide d’arpenter les rues de Kaloum, en ce lundi matin. Il est accompagné de ses proches conseillers ainsi que de sa garde rapprochée. Le défit est immense pour le Faama qui ne compte pas passer inaperçu. Partout où il passe, il harangue la foule amassée le long du trajet pour observer ce spectacle inhabituel. Le marathon dure près d’une heure dans les quartiers de la presqu’île. La présidence de la République publie, dans la foulée, un communiqué de presse pour rassurer les populations. « Le Président n’est pas mort, il se porte comme un charme. La preuve, il a fait une promenade de santé ce matin dans les rues de Kaloum ».

Pendant que le chef de l’Etat regagne le palais Sékoutouréyah après sa parade, plusieurs unités de la gendarmerie investissent les locaux de radio Gangan Fm. Sur place, le personnel est arrêté et conduit à brigade de recherche de Yimbaya, où il est retenu pendant plus de 48 heures. Il leur est reproché d’avoir annoncé la mort du président sur leur antenne. Peu de temps après, le signal de la station est brouillé par l’autorité de régulation des postes et télécommunications sur injonction de la Haute autorité de la communication, l’instance de régulation des médias en Guinée. Il n’en faut pas plus pour que les associations de journalistes montent au créneau et dénoncent ce qu’ils appellent « une tentative de musèlement de la presse ».

C’est dans cette ambiance folle que les populations de Conakry va vivre l’ensemble de cette fameuse journée d’octobre. Les journalistes arrêtés dans la journée sont trimbalés d’une brigade à l’autre les jours suivants. Ils sont auditionnés, ré-auditionnés, et finalement placés en détention. Mécontents, leurs confrères se mobilisent pour exiger leur libération. Une manifestation est organisée mercredi 1er novembre devant la garnison où sont détenus ces infortunés journalistes. Face à cette pression, les autorités décident de les libérer dans la soirée.

Mamadou Pathé Barry